lundi 20 mai 2013

“Je crois que cette idole était autrefois couverte par un temple” (Benoît de Maillet - XVIIe-XVIIIe s. - à propos du Sphinx)


Benoît de Maillet (1656-1738), gentilhomme lorrain, Consul général du Roi en Égypte et en Toscane, Visiteur général des Échelles du Levant et de Barbarie, a, au cours de son séjour au Caire, entrepris des recherches approfondies sur les pyramides du plateau de Guizeh.
Il a relaté ses découvertes en détail dans des mémoires qui furent ensuite mis en forme par l'abbé Le Mascrier dans l'ouvrage, édité en 1735, Description de l'Égypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce pays, sur ses monuments anciens, sur les mœurs, les coutumes et la religion des habitants, sur le gouvernement et le commerce, sur les animaux, les arbres, les plantes, etc., composée sur les Mémoires de M. de Maillet, ancien Consul de France au Caire. (cf. Pyramidales)
On lira ci-dessous les observations de l’auteur relatives au Sphinx, sur lequel il remarque des traces de peinture rougeâtre, mais qu’il ne peut examiner que partiellement dans la mesure où le colosse est enseveli sous les sables.

“Vis-à-vis de la seconde pyramide, et précisément à l'Orient est ce Sphinx si fameux dont toutes les relations ont parlé. Il est éloigné de trois cents pas au moins de la pyramide, et de là on peut en compter deux cents jusqu'à l'endroit que le Nil vient baigner dans sa hauteur.
C'est une tête de femme entée sur un corps de lion couché sur son ventre. Cette tête serait encore probablement en son entier si les Mahométans ne l'avaient point défigurée. On lui a cassé le nez. Le corps a été gâté par la longueur des ans ; on en voit seulement aujourd'hui la figure, dont le bas est enseveli sous les sables. C'est une tête prodigieuse qui a plus de trente-cinq pieds de tour sur un corps de plus de trente pas de longueur.
Comme plusieurs auteurs ont parlé de ce colosse, je me contenterai d'ajouter à ce qu'ils en ont dit, que quoique cette tête soit creusée par-dessus, il n'y a cependant de cette capacité aucune correspondance à la bouche, ni à aucun autre endroit de l'intérieur de cette figure par où on ait pu la faire parler, comme quelques-uns l'ont prétendu. J'ajouterai que cette cavité a très peu de profondeur, et que bien loin de correspondre à l'intérieur de la première pyramide, comme on se l'est faussement imaginé, il serait beaucoup plus naturel de croire, s'il était vrai que ce canal prétendu eût en effet quelque réalité, qu'il conduirait au-dedans de la seconde à laquelle il correspond si parfaitement par sa position.
Cette idole peut avoir eu plusieurs destinations. Peut-être n'a-t-on prétendu la faire servir qu'à donner de l'admiration par sa grandeur étonnante. Elle peut avoir été ménagée dans la montagne de pierres que l'on aplanissait comme une preuve de ce qui en avait été enlevé, de la même manière qu'on laisse aujourd'hui des signaux dans un terrain que l'on met à l'uni. On peut encore s'être servi d'une disposition favorable des lieux pour tailler dans ce roc une figure qui surprît la postérité.
Quelques-uns disent que ce fut un talisman, d'autres une idole que l'on adorait. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que cette union de la tête d'une fille avec un corps de lion, si commune et si ordinaire dans les représentations fréquentes qu'on en rencontre en Égypte, était un symbole de ce qui se passe dans ce pays sous les signes de la Vierge et du Lion. C'est en effet dans la saison que le Soleil les parcourt que le Nil se déborde et rend par son inondation l'Égypte fertile et habitable. Les rois d'Égypte ne croyaient pas pouvoir mieux témoigner leur reconnaissance au Soleil qu'ils révéraient comme l'auteur de leur félicité, que de lui consacrer cette figure mystérieuse.

Des veines naturelles à la pierre
Plusieurs ont prétendu que le Sphinx des pyramides, ou du moins la tête de ce prodigieux colosse, était composée de plusieurs pierres placées et bien cimentées les unes sur les autres. Ce qui leur a pu faire naître cette idée, c'est qu'en trois ou quatre endroits de cette masse, on remarque en effet des veines qui tournent autour de la tête d'une manière presque horizontale, et que ces veines semblent renfermer une espèce de mastic d'une couleur différente de la pierre. Pour moi, qui ai examiné ces veines avec attention, je suis intimement persuadé qu'elles sont naturelles à la pierre. Quand on ne pourrait pas s'en convaincre en les approfondissant, quand on ne rencontrerait pas dans ces veines des inégalités parlantes, quand elles ne seraient pas de biais en plusieurs endroits, il suffirait, pour ne plus douter de la vérité, de jeter les yeux sur quelques petites pyramides peu éloignées de cette figure et posées sur des plateformes du même rocher. On y découvre de pareilles veines ; ce qui prouve manifestement que celles qu'on remarque dans la tête du Sphinx, comme celles-ci, ne sont formées que par divers lits de pierres, qui sont propres à ce terrain.
Je crois au reste que cette idole était autrefois couverte par un temple. La preuve que j'en ai, c'est que la tête de cette figure est encore aujourd'hui aussi entière dans tous les endroits, où elle n'a point été violentée par la main des hommes, que si elle sortait de dessous le ciseau. La peinture rougeâtre, dont elle avait été couverte, y subsiste encore. On remarque d'ailleurs autour de ce colosse une espèce de circuit que les sables, sous lesquels il est enseveli, tiennent plus élevé que le reste ; et je ne doute pas qu'il ne cache les fondements et les débris de cet édifice qui servait de temple à l'idole.”

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